ATELIER MASHUP AU LYCÉE DARIUS MILHAUD

Julien Lahmi, spécialiste du Mashup, revient sur l'atelier qu'il a animé au Kremlin-Bicêtre.

La Révolution Mashup est en marche, et elle débarque à l’école avec ses sabots multicolores. Votre professeur du siècle dernier vous a dit et répété que le COPIER + COLLER, c’était mal. J’aimerais vous dire que le COPIER + COLLER + TRANSFORMER + PARTAGER est un art trop mal connu.

Alors qu’il est habituellement le parent pauvre de l’éducation à l’image, le montage est au centre du processus créatif d’un film mashup. C’est avec la volonté de mettre en lumière la nature puzzle d’un film et de faire découvrir à des jeunes un nouveau mode d’expression audiovisuelle qu’en 2016-2017 nous avons accompagné une classe du lycée Darius Milhaud au Kremlin-Bicêtre dans la réalisation de leurs propres films mashup.

Au-delà de l’opportunité de mieux maîtriser l’outil montage, le cinéma mashup –films construits avec des images et des sons préexistants – est une autre manière d’appréhender le monde. Il ne s’agit plus de partir d’une feuille blanche mais de réagir à partir d’une matière créée par d’autres. Le travail de tissage de l’araignée remplace le travail de fourmi.

Voici donc un récit forcément biaisé car subjectif mais concret car j’étais en première ligne.

XXIème siècle – Planète Terre : La première séance dura 2 heures et fut la seule purement théorique pour ces élèves de 2nde. Qu’est-ce qu’un mashup ? Lucas Feltain – Frankenstein nous livre son avis sur la question :

C’est quoi le Mashup Cinéma ? from Julien Lahmi on Vimeo.

Lors de cette séance introductive en classe entière, nous avons établi une définition, circonscrit le périmètre, parlé de l’historique de l’emprunt en cinéma (et plus largement en art) et de l’ampleur de ce phénomène de création à l’ère numérique : de nouveaux films mashup sont confectionnés tous les jours dont certains sont vus par plusieurs dizaines de millions d’internautes. Aujourd’hui, plus de 100 heures d’images animées sont mises en ligne chaque minute rien que sur Youtube. Mettre en lumière certaines, les connecter entre-elles et se les réapproprier en les transformant est une manière pour l’homo numericus de créer du sens à partir de cette surabondance visuelle.

Pour ne pas faire exploser les cerveaux de nos chers lycéens avides de connaissance, ces éléments théoriques étaient émaillés de projections de films réalisés par des artistes mashupeurs. A ce propos, si vous êtes un petit curieux, vous pouvez faire votre marché sur le wikitube mashupcinema.com. Plus de 400 films mashup y sont classés par famille et visionnable en ligne. Je suis à l’origine de ce webzine encyclopédique mais cette autopromotion n’est pas une publicité dépourvue de sens car, en la matière, c’est le seul outil existant sur le web. Par ces projections de court-métrages, il s’agissait là de montrer aux ateliéristes des exemples concrets et divers de réutilisation, réemploi, détournement. Petit conseil : commencez la visite en pays mashup par du grand public, du divertissant puis allez progressivement vers des formes plus ambitieuses narrativement et finissez par des créations plus expérimentales.

Après cette séance inaugurale, nous avons partagé la classe en deux demi groupes de 15 élèves et j’intervenais 3 heures une fois par semaine en classe informatique : deux élèves par ordinateur, un professeur par heure et des séances d’1H30 pour chaque élève.

Cela a représenté en tout 30 heures d’intervention en classe pour moi et donc 15 heures pour chaque élève. Dans ce temps imparti, ensemble nous avons pu venir à bout de 7 films mashup.

La contrainte particulière pour cet atelier au lycée Darius Milhaud était de travailler uniquement avec des images et sons libres de droit. C’était la volonté de la professeure-documentaliste Elise Beghin-Bastoul de promouvoir le Domaine Public. Cette démarche est louable et a pour avantage de circonscrire les lieux de recherche d’images et sons recyclables, sites internet dont vous pouvez consulter la liste ici. Cependant, il faut savoir qu’utiliser des images non libres de droit ne pose aucun souci d’un point de vue jurisprudentiel aujourd’hui si vous ne faites pas commerce des films mashup réalisés. Recycler sans restriction permet d’aller plus facilement sur le terrain de jeunes lycéens mais cela demande plus de temps pour digérer cette masse d’informations audiovisuelles en ligne. En fonction de la durée de l’atelier et de la maturité des ateliéristes, l’option limitative peut être source de créativité ou au contraire laisser certains au bord du chemin. Quant à l’option « toutes vannes ouvertes », elle peut déboucher sur des œuvres plus personnelles et riches si les ateliéristes sont mûrs dans leur tête ou ont le temps de maturer sur un plus long atelier – ils manipulent des images qu’ils aiment, qu’ils comprennent – mais cette option débouche sur des œuvres conformistes dans le cas contraire : ils n’arrivent pas à avoir du recul et le recyclage mashup n’est que répétition stérile du sens des images d’origine.

Et quelque soit l’option choisie, il est intéressant de noter qu’emprunter les images des autres permet de ne pas aborder de front ses nœuds et tourments personnels. On s’autorise alors la prétention d’être un créateur. C’est un peu comme si la banque nous accordait un prêt qui nous permettait d’investir dans un projet. En cherchant bien, nous trouvons des emprunts qui entrent en résonance avec notre propre histoire … et celles du monde d’aujourd’hui.

Pour débuter le cycle de ces séances pratiques, je leur ai montré ce qu’il y avait dans des fonds d’images comme Public Domain Review. Par exemple des images d’archive d’Hitler haranguant la foule, l’étrangeté d’un clip de prévention routière des années 60 où les enfants portent des masques de singe. Ou un petit bijou de série Z avec Plan 9 from Outer Space d’Ed Wood, consacré « Plus mauvais réalisateur de l’histoire du cinéma. » Il y a beaucoup de drôlerie à tirer de ces maquettes de soucoupes volantes tenues par des fils. Ainsi un atelier mashup a également une valeur patrimoniale. Il permet de faire découvrir aux participants des éléments de notre passé auxquels ils ne se seraient peut-être pas intéressés s’il ne s’était pas agi de le réactualiser par un mashup.

Trailer Plan 9 from Outer Space d’Ed Wood

Ensuite, je leur ai expliqué qu’ils devaient chercher à situer leur future création parmi les quatre gestes mashupesques qui sous-tendent la réalisation mashup :

1° La Révérence : faire un film hommage à une cinématographie, un acteur, un être humain, un objet. Exemple : Miyazaki, a tribute d’Alexandre Gasulla

2° Le Tri Sélectif : dégager un motif en faisant le tri parmi différentes sources visuelles. Exemple : Wes Anderson, centré de Kogonada

3° Le Doigt d’Honneur : exprimer un point de vue autre que celui des bien-pensants et de l’ordre établi, faire descendre les icônes de leur piedestal. Musicless Music Video Rihanna – Stay de Mario Wienerroither

4° Le Coup de Pinceau : utiliser les images non comme références aux films originelles dont elles sont tirées mais comme des pigments de peinture, des couleurs, des textures pour créer une histoire, une ambiance. Exemple : Munchsferatu de Julien Lahmi

Bien sûr, un film mashup peut avoir en lieu plusieurs de ces quatre gestes.

Puis je leur ai montré les rudiments de deux logiciels de montage gratuits. Windows Movie Maker qui est d’emblée présent dans tous les PCs sous Windows et Shotcut qu’il faut installer mais qui a plus de fonctionnalités et qui fonctionne sur Pc et Mac. A noter qu’il est important de s’assurer que le matériel informatique tourne bien si l’on ne veut pas voir certains ateliéristes se décourager.

Ces créations mashup n’ont pas été sans heurt. Ce n’est d’ailleurs pas une si mauvaise chose car cela montre que monter des images est un travail. Que certains mariages insolites d’images et de sons fonctionnent mais que d’autres n’accouchent de rien d’intéressant. En cinéma, on passe souvent par une phase de 1+1=0 avant d’arriver à ce fameux 1+1=3.

Pour cela, il faut constamment raviver la flamme. Dans un monde où les images semblent presque se fabriquer toutes seules sans effort, il faut s’assurer que les ateliéristes ne perdent pas patience en voyant qu’il n’en est rien et que construire un film est un long processus. Avec Elise Beghin-Bastoul et trois professeurs, une professeure d’italien Emmanuelle Theil, un professeur de français Florent Martinez et une professeure de maths Muriel Perin, nous passions constamment auprès d’eux pour voir où ils en étaient, les aider à préciser leur propos, résoudre les blocages. Parfois cela passait par une astuce technique de langage du montage cinématographique que je leur montrais.

La principale difficulté dans cet accompagnement est de trouver la bonne place dans leur création. D’un côté ne pas trop ingérer pour laisser libre leur expression mais de l’autre savoir intervenir quand vous savez pertinemment ce qu’il faut entreprendre pour que ce qu’ils veulent dire soit reçu par les spectateurs.

Certains n’en ont rien à faire de savoir que vous avez 17 ans d’expérience de réalisation de films derrière vous. Le cinéma n’est pas une science exacte comme les mathématiques et ils n’ont pas tout à fait tort de penser que leur opinion en matière de réalisation vaut bien la mienne. L’idéal est donc qu’ils se rendent compte par eux-mêmes des points faibles de leur film en construction. Afin d’arriver à cette prise de conscience, il est utile de faire des projections de leur montage en cours devant tout le groupe. Tous les atelieristes sont invités à dire ce qu’ils voient à l’écran. Le « j’aime / j’aime pas » doit être prohibé et il faut amener les spectateurs à dire plutôt « je comprends cet élément, ce moment / je ne comprends pas ce moment-là ». C’est aussi bien sûr l’occasion pour les encadrants de souligner le travail accompli, d’insister sur ce qui fonctionne et de prodiguer des encouragements.

Enfin, leurs films ont été projetés en public dans une vraie salle de cinéma, l’Espace Jean Vilar à Arcueil. J’imagine qu’il y a dû y avoir un mélange de peur et de fierté pour eux de montrer sur grand écran leur création à leurs amis, leur famille et à des inconnus. La chose est tellement sensible qu’il y a même eu une réaction épidermique de la part d’une des élèves. En effet, j’avais eu quatre heures de travail pour retoucher leur film hors de leur présence. Nous avions préalablement demandé leur autorisation à l’oral lors de la dernière séance en classe et je me suis efforcé de ne pas déformer leur propos, me contentant de rendre certains passages plus efficaces et leurs messages plus à même d’être reçus par les spectateurs. Il n’empêche que cette élève s’est sentie trahie par le rendu. En quinze ans d’atelier réalisation, c’est la première fois que je me retrouvais confronté à ce cas de figure. Après réflexion, je me dis que j’ai commis une erreur et qu’il aurait été plus avisé de projeter également leur film non retouché. J’espère en partie réparer cette erreur en vous montrant ci-dessous les deux versions. Quant à savoir s’il faut d’abord regarder la version retouchée ou la non retouchée, je vous en laisse seul juge car je crois que chaque option a ses avantages et ses inconvénients.

Bouclée de Syrine, Amina et Nada

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GNE9lcVJuRl95REU

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GLU55Z3dkRlpQUnc

Dualité de Valentin

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5Ga1J5SjlwMlhHZlE

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GdG5ZQ29aWHlVdm8

Love de Nadia, Maelle et Elodie

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GejlubnozbERmLVE

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GTEQ1LTc5S1hoeFE

Noir&Blanc de Mélissa

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GLW9DYkhWaGlncGc

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GLS1xQzctUm9LeGM

Nous, les Botswangais d’Alizéa et Alison

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GVlZFQXRrNkwwYk0

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GSy1aZVhnenpxVDg

Planète X d’Amandine et Bilal

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5Gc2xCYjI4bW1Mc1U

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GazNiUVVkR0lRREE

The End de Lucy et Assia

https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GQ2FnQ2tCRUV3dm8

Non retouché : https://drive.google.com/open?id=0B0DS5pu7Oh5GV0ZTcE1yYllyS1E

Le langage cinématographique change car nos cerveaux mutent. Ne fonctionnons-nous pas de plus en plus par « hypertextualisme », sautant d’un lien hypertext à un autre ? Internet nous fait creuser désormais à l’horizontal. Faire un atelier cinéma mashup, n’est-ce pas tout simplement préparer les gens au cinéma de demain ?

Julien Lahmi

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